Une écriture spécifiquement féminine?

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais chaque fois qu’une écrivaine devient un peu connue en littérature, les journalistes la ramènent sans cesse à ce qu’il y a de « féminin » dans son écriture. L’« écriture féminine » est censée être plus psychologique, plus intime, plus fine, ni vulgaire, ni épique. Comme souvent le préjugé sexiste consiste à contenir les femmes dans un rôle prétendument naturel, donc à leur dicter ce qu’elles ont le droit de faire ou pas. Les poncifs sexistes sont toujours une assignation.

Une des nombreuses écrivaines à avoir été soumise à de telles questions-assignations a été Annie Ernaux, surtout après Passion simple. Dans ce livre, comme dans Se perdre , les critiques lui ont reproché de ne pas décrire la passion amoureuse de manière romanesque et euphémisée, mais d’employer des mots concrets, bas, réels, qui sont censés ne pas sortir de la bouche fleurie des femmes, en somme d’avoir écrit un antiroman sentimental.

Et il est vrai qu’on ne demande pas à Michel Houellebecq – comme, dans la cour des grands, on n’a pas demandé à Hemingway – ce qu’il y avait de tellement « masculin » dans leur vision du monde, comment le fait d’être un dominant dans la société change leur manière d’écrire. Annie Ernaux le rappelle dans un livre d’entretiens publié en 2007, L’écriture comme un couteau (Stock) : «  Nombre de romans masculins véhiculent […] une tranquille affirmation du pouvoir et de la liberté des hommes, de leur aptitude à dire, et eux seuls, l’universel. »

Évidemment, les expériences décrites par les femmes dans leurs livres sont différentes de celles des hommes. Mais au lieu de les traiter d’expérience humaine, on va les traiter d’expérience purement féminine, donc périphérique à ce que serait l’idée éthérée de l’universel. Pourtant, « les hommes devront faire cet effort d’admettre les représentations d’une littérature faite par les femmes comme aussi “universelles” que les leurs », conclut Annie Ernaux.

 

 

16 réflexions au sujet de « Une écriture spécifiquement féminine? »

  1. Très justes remarques et réflexions.
    Le regard Darwinien persiste lui aussi comme un regard dominant, on comprend bien pourquoi, toute théorie susceptible de renforcer une représentation du monde masculine rend service à une moitié de l’humanité, l’autre moitié acquiesce docilement ou laisse faire et penser le plus souvent, mais quelques fois se rebelle et c’est un bien.
    Bonne journée à vous, et courage dans vos activités.

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  2. Bonjour – et encore … quand on ne s’en prend pas à son physique si elle n’est ps grande. On lit par exemple  » un petit bout de femme  » et, toujours, en s’étonnant qu’elle puisse être intelligente, réalisatrice.
    Oh que cela m’agace – et plus – lorsque je lis cela dans des articles parus sur le net, avec possibilité de commenter, je proteste toujours.
    Et le pire, c’est que cela peut venir de journalistes femmes, qui ressassent …
    Mais oserait-on dire, écrire : un petit bout d’homme ?
    Non, n’est-ce pas ?
    amitiés – france 🙂

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  3. J’ai lu de très belles choses écrites par des femmes, Woolf par exemple, de Beauvoir ; mes premières lectures étaient des œuvres signées par des femmes (anglaises) dont je garde le meilleur souvenir. En ce moment je lis un livre de Louise Smoluchowski sans aucune arrière-pensée et je ne me dis pas elle a dit ça comme ça parce qu’elle est une femme. Sur bien des thèmes exposés, on retrouve les mêmes travers que l’écrivain soit homme ou femme. Je ne me suis jamais posé la question de savoir ce qu’était leur part de femme dans ce qu’elles écrivaient. Ce qui l’emporte à mes yeux c’est si c’est très bien écrit et si le ton est juste. Il y a aussi des femmes qui écrivent des mochetés, comme il y a des hommes qui écrivent des mochetés, il ne faut pas non plus chercher des excuses, et il faut savoir parfois se remettre en cause.
    C’est une question de personnalité, non de sexe.
    Patrice Delalaine
    7 juillet 2018

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      1. Bonsoir Barbarasoleil,
        Je dirais peut-être une chose quand même, ce qui va dans le sens de notre propos : on peut constater chez les géants de la littérature une part féminine qui s’exprime dans leur oeuvre, mais en disant ça, qu’est-ce que leur part féminine. En voulant la décrire, je crains fort qu’on dise des bêtises, et je m’en sens tout de suite incapable.
        Le Cri de Munch, l’artiste, a-t-il un sexe, je ne le pense pas. Il doit avoir une telle empathie que lorsqu’ il s’agit d’une soeur perdue ou de sa bien-aimée, sa plainte est humaine, asexuée. Peut-on avancer des sentiments féminins ?
        Merci en tout cas Barbarasoleil, je reviendrai vers vous
        Patrice

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      1. Moins, mais cela existe toujours, mais dans des aspects peut-être plus positifs, dans la question de l’écriture du corps. Si l’on écrit avec son corps, ce que certains écrivains revendiquent, alors notre genre a-t-il une incidence? Je crois à l’empathie, je pense que l’empathie peut nous faire sentir ce que l’autre peut vivre et ressentir. C’est plutôt ma position. Et ce sont les facultés universelles de sentir, de ressentir, d’aimer et de souffrir qui peuvent nous faire dépasser les différences sexuelles. mais la postion dans laquelle on est dans la société conditionne forcément notre regard, notre expérience, et notre façon de la traduire. Passionnante question s’il en est !

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      2. Tout à fait passionnant…
        J’avais posté cet article à la suite d’une remarque concernant une remarque sur mes poèmes qui allait être publiés dans la revue Traversées et mon écriture avait été qualifiée de puissamment féminine…Ce qui m’avait dérangée au départ pour ne plus me déranger du tout ensuite…
        Bonne journée Ann.

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      3. Le suis vraiment heureuse d’échanger avec toi car tu es vraiment passionnante toi aussi, autant que les sujets sur lesquels nous échangeons. Le virtuel peut avoir ce très bon côté! Je te souhaite une très belle journée !

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